Le Consultant SIA Conseil a publié le 19/09/2012 un communiqué de presse (1), repris par la plupart des journaux nationaux, prétendant que l’exploitation des gaz de schiste permettrait, sur la base « d’hypothèses extrêmement prudentes voire conservatrices » de créer « au minimum 100 000 emplois d’ici 2020 ».
Leurs « hypothèses extrêmement prudentes » se basent sur l’évaluation des ressources la plus optimiste, celle de l’Agence américaine d’information sur l’énergie (EIA) qui estime les réserves de gaz de schiste européennes mobilisables à 18 000 milliards de m3 (6 000 milliards de m3 selon Medlock, Jaffe et Hartley (2)), dont 5 100 milliards pour la France. Rappelons que l’estimation d’EIA pour la Pologne s’élevait à 5 300 milliards de m3 de gaz, et vient d’être revue à la baisse après les premiers sondages par l’Institut national de géologie de Pologne (PIG) qui annonce une fourchette entre 350 et 770 milliards de m3, soit 10 fois moins !

Cette hypothèse s’appuie ensuite sur les « informations confidentielles » des 2 sociétés dont les 3 permis de recherche ont été annulés suite à la loi du 13 juillet 2011, et qui prétendent sans aucun test d’exploitation que ces 3 concessions auraient représenté 500 milliards de m3, soit 1/10 de la réserve nationale estimée par l’EIA. SIA multiplie donc par 10 les évaluations relatives à ces 3 permis. En se basant toujours sur les chiffres des ex-titulaires des 3 permis, SIA prévoit le forage dans chacune de ces 3 zones de 30 puits par an (soit 90 en tout), chaque puits produisant en 20 ans 30 millions m3, dont 12 millions m3 la première année. En commençant à forer en 2015 on pourrait donc d’ici 2020 forer 450 puits qui produiraient 1,6 milliards m3 cette année-là.

Pour évaluer la force de travail nécessaire au forage et à l’exploitation de ces puits, SIA annonce utiliser « les niveaux d’emplois observés aux Etats-Unis ;…sur les 3 premières années (forage) 13 personnes par puits sont nécessaires, sur les 20 années suivantes (exploitation) il suffit de 0,18 personnes par puits ». Or ce n’est pas ce qui ressort des données (4) du Marcellus Shale Education and Training Centre (MSETC) que nous avons consultées.

Selon ces documents le forage d’un puits nécessite « l’équivalent de 11,53 (ou 13 selon les documents) emplois à temps plein sur un an »  c’est-à-dire que la somme des  heures de travail des personnels nécessaires pour réaliser un puits, divisée par 2080 heures (temps de travail annuel dans l’industrie américaine) conduit à 11,53 (ou 13) EPTA (Equivalent Plain Temps Annuel). Que ce puits soit réalisé en 3 mois ou en 3 ans ne change rien à ce chiffre, qui de plus ne représente pas 12 ou 13 postes mais un ensemble d’employés « court terme » à temps partiel, dont le nombre dépend du rythme et de l’organisation du travail. Il semble que SIA Conseil ait interprété ce chiffre comme le nombre d’heures exécutées par an et ait de plus considéré que le forage d’un puits prendrait 3 ans (ce qui est loin des statistiques américaines, qui évoquent une fourchette de 2 à 4 mois). Par contre, pour ce qui est de l’exploitation des puits, c'est-à-dire leur surveillance lors de la production durant plusieurs années le MSETC parle bien de 0,18 emploi permanent « long terme »  par puits créé. 

Sur les bases des chiffres du MSETC le forage de 90 puits par an générerait donc 2 158 416  heures de travail, soit au rythme français  (1650 heures/an), 1308 équivalents postes à plein temps. Quant à l’exploitation, elle engendrerait en 2020 96 postes, soit un total de 1 404  équivalents postes en 2020 pour ces trois périmètres. Dire qu’ils représentent 10% du potentiel français et que le besoin total s’élèverait à 14 000 équivalents postes relève déjà de l’acte de foi.

SIA table en plus sur 1,52 emploi induit par emploi industriel créé en se basant sur les chiffres américains. Même le rapport des CGIET et CGEDD (1) estime cette extrapolation inappropriée en raison des différences entre  les marchés de l’emploi américains et français, et évaluent pour leur part les créations totale d’emplois à « quelques centaines », l’essentiel du travail étant réalisé par le personnel étranger des entreprises de forage. Et ces estimations ne tiennent pas compte des emplois qui seraient détruits dans l’agriculture ou le tourisme : une étude irlandaise (5) a mis en évidence, outre un solde négatif, la précarité des emplois créés. Qu’en serait-il en France où le tourisme représente 660 000 équivalents emplois plein temps et l’agriculture 708 000?

Mais dans tous les cas on est loin du chiffre « magique » des 100 000 emplois annoncés !

Jacques Cambon

[vous pouvez récupérer le document intégral au format PDF ici]


REFERENCES
(1)    Communiqué de presse : Gaz non conventionnels, au minimum 100 000 emplois créés d’ici 2020 selon le scénario SIA Conseil – Energie .SIA-Conseil Septembre 2011
(2)    Unconventional gas : potential energy market impact in the European Union -  European Commission Joint Research Centre – 2012
(3)    Les hydrocarbures de roche-mère en France – Rapport du Conseil Général de l’industrie, de l’énergie et des technologies  et du Conseil Général de l’environnement et du développement durable – février 2012
(4)    Marcellus shale workforce needs assessment - Marcellus Shale Education and Training Centre – juin 2009
(5)    Report on the effects of the shale gas extraction by means of the hydraulic fracturing in the Republic of Ireland – Fracking Research and Information Centre of Sligo

PLUS D’INFORMATION:
•    La fable des 100 000 emplois du gaz de schiste par Nicolas Daures sur www. stopgazviganais.org
•    Les emplois au pifomètre des gaz de schiste par Sylvain Lapoix sur OWNI.fr