DE L’(IN)INTÉRÊT ÉCONOMIQUE DES GAZ ET HUILES DE SCHISTE EN FRANCE
Par LM le samedi 13 octobre 2012, 10:22 - Lien permanent
« Quelles que soient les décisions, les ordres de grandeur des ressources de gaz et huile de roche mère en Europe et aux Etats Unis sont radicalement différents : l’Europe ne sera pas un nouvel El Dorado » d’après le rapport des CGEIT et GGEDD (Conseils Général de l’industrie, de l’énergie et des technologies et Conseil Général de l’environnement et du développement durable(1) (p.114).
Les gaz et huiles de schiste : combien de divisions ?
Première question, quelles sont les réserves exploitables de gaz de schiste en France ? L’estimation de l’EIA (Energy information administration) des USA parle de 18 000 milliards de m3 récupérables pour l’Europe dont 5 300 milliards de m3 pour la Pologne et 5 100 milliards de m3 pour la France. Mais selon le rapport de la Commission Européenne (2)(p.28-29) d’autres évaluations des ressources récupérables européennes parlent de 4 000 milliards de m3 seulement. Et selon les études récentes du PIG (Institut national de géologie de Pologne) les ressources réelles de ce pays représentent plus probablement entre 350 et 770 milliards de m3… A qui se fier ?
Les CGIET et CGEDD, sur la base de ces chiffres et après avoir rencontré des pétitionnaires de permis en France, tablent sur l’extraction annuelle de 20 milliards de m3 de gaz pendant 25 ans, soit 500 milliards de m3 au total (1)(p.28) : on retrouve le facteur de 1 à 10 de la Pologne !
Restons sur ce chiffre "raisonnable".
En 2010 la France a consommé 50 milliards de m3 de gaz: l’exploitation des gaz de schiste fournirait en fait moins de la moitié de notre consommation en gaz actuelle et ce pendant 25 ans, ce qui n’est certes pas négligeable mais nous laisserait loin de l’indépendance énergétique, d’autant que le gaz ne représente que 22% de notre consommation d’énergie finale. Et pas de remplacement du pétrole importé par du gaz de schiste à attendre.
D’ailleurs le rapport de la Commission Européenne (2)(p.230) conclut qu’au niveau de l’Europe « le scénario le plus favorable permettrait de remplacer la production conventionnelle en déclin et de maintenir la dépendance aux importations à un niveau d’environ 60% ».
L’enjeu serait donc autour de 11% de la consommation d’énergie français pendant 25 ans ? On pourrait faire mieux avec plus de sobriété et économiser ces 11%.
[vous pouvez récupérer le document intégral au format PDF ici]
Quel impact sur le terrain
Selon l’étude de SIA Conseil (3) basée sur des "données confidentielles des titulaires des trois permis abrogés", la production cumulée sur 20 ans serait de 30 millions de m3/puits, dont 12 millions de m3 la 1ère année. La production d’un puits déclinant très rapidement dès la 2ème année d’exploitation, il faut ajuster le nombre de puits à forer chaque année pour assurer une production constante sur une période donnée. Pour simplifier, on peut par exemple forer 1800 puits/an pendant 10 ans pour extraire en moyenne 20 (en fait entre 10 et 30) milliards de m3 de gaz par an pendant 25 ans. A titre de comparaison, on a foré 469 puits dans le Marcellus shale aux USA en 2011(5)(p.8). Et, toujours selon l’évaluation de SIA Conseil ces 18 000 forages occuperaient une superficie de près de 5000 km2 (à 3,5 puits/km2). Les linéaires de voiries, de gazoducs et autres installations permanentes ne sont pas évalués.
Quel impact sur notre balance des paiements ?
Compte tenu de ces chiffres « la production…n’aurait pas d’impact sur le niveau de notre consommation ni sur le mix énergétique. Elle viendrait simplement se substituer à des produits importés. » (1)(p.28). En 2010 la France a importé pour 45 milliards d’euros d’hydrocarbures : l’exploitation des gaz de schiste aurait permis de diminuer notre déficit extérieur d’environ 4,4 milliards d’euros (avec un prix du gaz en Europe autour de 8 $/MBTU soit 0,22 €/m3), soit ici encore environ 10%.
Et ces 10% ne serait pas une économie, simplement le remplacement d’une dépense en dollars par une dépense en euros.
Quel impact sur les prix ?
Aux USA l’exploitation massive des gaz de schiste dans un marché totalement libéralisé a provoqué un effondrement des prix, de 8,34 à 2,8 $/MBTU en un an (de 0,23 à 0,077 €/m3). On en est d’ailleurs arrivé au point que pour certains champs le prix de revient dépasserait le prix de vente. Mais Ici encore les niveaux de production escomptés chez nous conduisent la Commission Européenne (2)(p.97) à estimer des prix de production sur le marché européen entre 5 et 12 $/MBTU (0,14 à,0,33 €/m3). De plus en Europe le gaz est acheté aux pays producteurs dans le cadre de contrats à long terme qui peuvent couvrir plusieurs décennies et nous "protègent" des variations brutales, à la hausse…comme à la baisse.
Donc pas de baisse spectaculaire du prix du gaz à attendre, et encore moins sur celui du pétrole.
Quel impact sur les rentrées fiscales ?
Le rapport des CGIET et CGEDD (1)(p.28) évalue, toujours dans l’hypothèse
"raisonnable" de l’extraction de 20 milliards de m3 de gaz les redevances à
attendre :
• 200 millions d’euros/an pour la redevance progressive
nationale des mines
• 30 millions d’euros/an pour la redevance communale et
départementale des mines.
Le plus gros revenu attendu pour l’Etat proviendrait de la TVA et de l’impôt sur les sociétés. Mais aucune évaluation sur le différentiel de rentrée de TVA entre du gaz importé et du gaz produit en France n’est avancée. Et, pour ce qui est de la deuxième composante, encore faudrait-il que ces sociétés (étrangères pour la plupart) déclarent des bénéfices en France. Les pratiques de facturation entre sociétés d’un même groupe basées dans différents pays permettent de déclarer les bénéfices dans les paradis fiscaux, plutôt que dans les pays de production !
Il semble qu’à ce jour aucune évaluation de ces rentrées potentielles n’ait été publiée. Comment alors évaluer l’impact sur la réduction du déficit public ?
Quel impact sur l’emploi ?
En se basant sur l’estimation de l’EIA (5000 milliards de m3 de gaz), et en extrapolant les chiffres des USA le Cabinet SIA Conseil (3) évalue la création d’emplois induits à 100 000, ce qui serait un argument de poids. Cette étude s’appuie sur les chiffres du Marcellus shale education and training centre (4)(p.5), qui indiquent 11,53 équivalents plein-temps annuel (EPTA) pour le forage d’un puits, puis 0,17 équivalents emplois plein-temps pour son exploitation. Il faut noter qu’un EPTA ne représente pas un emploi mais la somme d’heures de travail de plusieurs travailleurs de métiers différents, travaillant à temps partiel, somme équivalant au nombre d’heures d’un travailleur à plein temps pendant un an (2080 heures aux USA, 1650 en France).
Si ces derniers chiffres sont transposables en France, et en tenant compte de la différence des durées de travail, la réalisation du programme proposé par les CGIET et CGEDD (1)(p.28), sur la base de 18 000 puits forés en 10 ans, nécessiterait, à condition d’être réalisable, 26 000 EPTA pendant 10 ans. Quant à l’exploitation elle emploierait au maximum 4 000 personnes, ce qui fait que les besoins totaux atteindraient au maximum 30 000 EPTA au bout de 10 ans et 3 000 à 4 000 sur les 15 ans suivants. Et sur la base de contrats temporaires pour la plupart.
SIA table en plus sur 1,52 emploi induit par emploi industriel créé en se basant sur les chiffres américains. Même le rapport des CGIET et CGEDD (1)(p.29) estime cette extrapolation inappropriée en raison des différences entre les marchés de l’emploi américains et français, et estiment pour leur part les créations d’emplois à « quelques centaines », l’essentiel du travail étant réalisé par le personnel étranger des entreprises de forage. Et ces estimations ne tiennent pas compte des emplois qui seraient détruits dans l’agriculture ou le tourisme : une étude irlandaise (5)-p.49) a mis en évidence, outre un solde négatif, la précarité des emplois créés. Qu’en serait-il en France où le tourisme représente ¬¬660 000 EPTA (selon le Ministère du Tourisme) et l’agriculture 708 000 (selon l’Association Nationale pour l’Emploi et la Formation en Agriculture)?
On serait de toute façon loin du "miroir aux alouettes" que les pétroliers tendent aux syndicats et aux élus.
Quelles dépenses induites ?
L’exploration et l’exploitation des gaz de schiste présentent des risques que le rapport de la Commission Européenne sur les risques environnementaux (6)(p.vi) qualifie d’élevés pour la contamination des eaux souterraines, les ressources en eau, l’air, les terres, la biodiversité. L’occurrence de tels risques nécessitera des mesures correctives dont les coûts, que ce soit en termes d’investissement pour les infrastructures publiques (routes, adductions d’eau…) ou en termes d’impacts sur la santé publique ou la biodiversité, ne sont pas chiffrés.
De plus il est à prévoir que les pétroliers n’entendraient pas les supporter
et qu’ils resteraient à la charge des collectivités publiques ou des
particuliers.
Ces évaluations, non disponibles à ce jour, sont indispensables pour évaluer
l’apport financier net que pourraient apporter les gaz de schiste.
Quels risques de bulle financière ?
Nous l’avons dit, dans certains champs pétroliers nord-américains le prix de revient du gaz de schiste est supérieur à son prix de vente. Et en Europe, où les bassins sont plus morcelés, l’occupation des sols plus dense et où l’on nous promet des contraintes environnementales plus strictes, les coûts ne sauraient être inférieurs.
Déjà aux USA des voix (7) s’élèvent pour dire que « ce secteur est
fondamentalement non rentable » ou que « la rumeur dans le milieu des
indépendants est que les grandes zones d’extraction des gaz de schiste ne sont
qu’une énorme pyramide de Ponzi et que le modèle économique ne marche tout
simplement pas. » et « qu’il est plus rentable de spéculer sur les titres de
concessions que de creuser des puits ».
Selon un analyste (8), « pour masquer ce problème, certaines sociétés auraient
ainsi envisagé de forer plus de puits pour masquer le manque de rentabilité de
ceux déjà exploités. Prévoyant l’effondrement, un cadre de la société de
service pétrolier Schlumberger formule une solution encore plus cynique : il
suffit de revendre les puits pourris à des "gogos", conclut-il. Aucune
hypothèse n’émerge sur l’issue de cette fuite en avant financière et
industrielle, sinon celle d’un cadre d’Anglo-Energy Corporation : « L’esprit de
troupeau qui se manifeste face aux schistes s’achèvera peut-être comme la crise
des subprimes ».
Sommes-nous prêts à risquer en même temps la qualité de notre environnement et
la stabilité, déjà précaire, de notre économie ?
IL FAUT REFUSER TOUTE EXPLOITATION DES GAZ ET HUILE DE SCHISTE QUI NUIRAIT GRAVEMENT A LA SANTE…DE NOTRE ECONOMIE !
REFERENCES
(1) Les hydrocarbures de roche-mère en France – Rapport du
Conseil Général de l’industrie, de l’énergie et des technologies et du
Conseil Général de l’environnement et du développement durable – février
2012
(2) Unconventional gas : potential energy market impact in
the European Union - European Commission Joint Research Centre –
2012
(3) Analyse du potentiel et des perspectives de 3 concessions
françaises – SIA Conseil – septembre 2012
(4) Marcellus shale workforce needs assessment - Marcellus
shale education and training centre – juin 2009
(5) Report on the effects of the shale gas extraction by
means of the hydraulic fracturing in the Republic of Ireland – Fracking
Research and Information Centre of Sligo
(6) Support to the identification of potential risks for the
environment and public health arising for hydrocarbons operation involving
hydraulic fracturing in Europe - European Commission DG environment –
février 2012
(7) Fonds d’Investissement PNC, Cabinet HIS Drilling cités
dans l’enquête du New York Times - juin 2011
(8) Sylvain Lapoix dans Techniques de l’Ingénieur – février
2012