GAZ DE SCHISTE, OU EN SOMMES NOUS ?
Par LM le dimanche 30 septembre 2012, 15:24 - Lien permanent
Les gaz (et huiles) de schiste sont avant tout une tentative ultime, et donc
d’autant plus dangereuse, des compagnies pétrolières pour garder le contrôle de
la production d’énergie et donc globalement de l’économie. En attendant de
mettre la main sur les ressources naturelles par le biais de "l’économie verte"
pour contrôler ensuite les énergies renouvelables, elles entendent extraire
jusqu’à la dernière goutte d’hydrocarbure, même économiquement non rentable,
quitte à saccager la planète.
Bien entendu, ces entreprises n’ont pas attendu ces ressources dites non
conventionnelles pour commencer ce saccage : pollution pétrolière dans le delta
du Niger ou le Golfe du Mexique, asséchement et contamination des nappes d’eau
fossile d’Arlit au Niger pour extraire l’uranium, destruction des zones humides
d’Atacama au Chili pour produire le lithium de nos piles électriques…La liste
est interminable, mais avec les gaz de schiste et autres ressources "extrêmes",
c’est la généralisation des désastres écologiques qui nous est promise !
Concrètement il s’agit d’aller rechercher des hydrocarbures naturels situés à
plusieurs milliers de mètres de profondeur sous la forme de gouttelettes
éparpillées dans des roches sédimentaires compactes, souvent des argiles
schisteuses. Pour ce faire, il faut fissurer la roche pour libérer le gaz et
une seule technique est aujourd’hui opérationnelle, c’est la fracturation
hydraulique. Après avoir foré un puits vertical pour atteindre la "roche mère",
on prolonge ce forage par des drains horizontaux pour la pénétrer profondément
sur quelques centaines à quelques milliers de mètres. Ensuite on injecte dans
ces forages un mélange d’eau, de sable et de produits chimiques, dont beaucoup
sont gravement toxiques, sous plusieurs centaines de bars de pression :la
pression de l’eau va fracturer la roche autour des drains, le sable empêcher
que les fractures se referment et les produits chimiques faciliter l’écoulement
du gaz qui pourra ainsi remonter vers la surface…Mais où sont donc les
problèmes, puisque ce gaz est pratiquement le même que le "gaz naturel" que
nous utilisons aujourd’hui ?
D’abord la consommation d’eau pour une fracturation est considérable,
équivalant à la consommation journalière d’une ville de 100 000 habitants.
Ensuite cette eau, chargée de ses additifs toxiques (acides forts, composés du
chrome, de l’aluminium ou du bore, hexane, toluène, benzène, méthanol…) et des
polluants dont elle se charge au passage (éléments radioactifs, bactéries…), va
rester pour une bonne part dans le sous-sol où elle va migrer de façon
totalement incontrôlable au gré des fractures que l’on vient de créer et des
failles naturelles, polluant les aquifères profonds et même superficiels.
L’autre partie de l’eau remontée en surface avec le gaz sera, une fois séparée
de ce dernier, soit évaporée en libérant ses polluants volatils dans l’air,
soit réinjectée dans le sol…En plus de cette pollution de l’eau, de l’air en
raison des fuites de gaz (essentiellement du méthane, gaz à effet de serre plus
de 20 fois plus dangereux que le gaz carbonique), du sol (car en exploitation
ce n’est pas un puits qu’il faut mais un champ de puits, distants de quelques
centaines ou milliers de mètres les uns des autres), il faut mentionner
l’augmentation déjà observée du nombre de séismes.
Car ce tableau n’est pas virtuel : l’exploitation des gaz de schiste est
pratiquée aux USA depuis une quinzaine d’année et plus de 400 000 puits
seraient en service avec les conséquences que l’on vient de décrire. Peut-être
acceptés parce que dans des zones à faible densité de population, et compensés
par l’appât financier pour les propriétaires selon la loi étatsunienne, ces
impacts suscitent des rejets de plus en plus forts ailleurs, du moins dans les
pays où la société civile peut s’exprimer. Car après les USA et le Canada, ce
sont l’Europe, l’Afrique et l’Asie qui sont visées. Certains états ont déjà
pris, souvent sous la pression citoyenne, des législations restrictives :
moratoires en Bulgarie, dans les Cantons de Vaud et Fribourg en Suisse, dans
l’Etat du Vermont aux USA, et interdiction de la fracturation hydraulique en
France en juillet 2011.
Mais cette dernière loi n’est pas suffisamment claire pour être totalement
efficace. D’abord parce qu’elle ne définit pas ce qu’est la fracturation
hydraulique, ouvrant droit à de possibles dérives vers des pratiques tout aussi
néfastes sous des appellations différentes. Ensuite parce qu’elle n’empêche pas
des forages soi-disant conventionnels dans des secteurs où l’on sait que la
géologie imposera tôt ou tard des pratiques de "stimulation", pour reprendre
l’euphémisme des foreurs. Enfin parce qu’elle tolère la fracturation
hydraulique "à des fins de recherche scientifique" pratiquée par des
entreprises industrielles dont le profit et le seul mobile, et qui ne se
cachent d’ailleurs pas de vouloir contourner cette interdiction, ou mieux "en
sortir" comme ils le proclament eux-mêmes. Et la refonte du Code Minier
envisagée par le nouveau gouvernement ne remet pas en cause les soixante et un
permis en cours qui sont présentés comme des recherches de « pétrole ou gaz
conventionnels » mais autorisent en fait la recherche de tous les types
d’hydrocarbures.
Seule une mobilisation citoyenne fortes saura imposer l’abandon définitif
partout dans le monde de cette extraction dont la finalité claire est bien de
retarder le plus possible la transition vers une société sobre en énergies,
renouvelables bien entendu. Quant au réchauffement climatique induit par
la mise sur le marché de ce supplément d’hydrocarbures, inutile de dire que
c’est le dernier des soucis des pétroliers, des financiers et des politiques
qui les soutiennent.
Jacques Cambon